Ce mois-ci, nous fêtons les 25 ans de la première diffusion du téléfilm Le Fléau, l’adaptation par Mick Garris du roman de Stephen King. À cette occasion, Garris a invité King dans son podcast Post Mortem pour parler du Fléau le livre, le téléfilm, la série qui arrive, mais aussi bien plus largement du processus d’écriture de Stephen King.

Cette interview est disponible en audio sur toutes vos applis de podcast, Spotify, Deezer… Évidemment elle est en anglais mais une fois n’est pas coutume, je vous l’ai traduite en français ! Malgré le très mauvais son de Stephen King, qui est interviewé via Skype…

Introduction du podcast par Mick Garris : Je suis Mick Garris, et ceci est Post Mortem. Prenez une centaine d’heures de tournage, ajoutez 95 lieux différents, 460 pages de script, 125 personnages avec du texte, une année loin de la maison… Il y a 25 ans. Tout cela nous mène à la mini-série adaptée du roman épique de Stephen King : Le Fléau. C’est difficile de croire que c’est le 25e anniversaire de la première diffusion de cette mini-série sur ABC. Avant Le Fléau, mon travail était très confidentiel, avec des petits budgets. Mais cette diffusion était un challenge : 8 heures réparties en 4 nuits sur une semaine. Ce n’était pas mon premier projet avec Stephen King. Il y avait déjà eu La Nuit Déchirée, qui était un tout autre genre de film. Et une grande partie de ma carrière a été vouée à porter à l’écran des histoires de Stephen King, petits et grands écrans. Le Fléau est toujours un des romans les plus populaires de Stephen King. Et l’opportunité de le réaliser d’après un script de l’auteur lui-même était intimidant. Ça aurait été très facile de tout foutre en l’air. Mais qui ne risque rien n’a rien. Stephen King a une voix bien à lui, mais c’est une voix qui raisonne à travers les générations, les genres et les goûts. La sienne est une imagination sombre mais enterrée dans une profonde humanité émotionnelle. Ses personnages sont des gens que nous connaissons. Ils sont nous. J’ai souvent dit que les histoires de King ne sont pas à propos de monstres dans nos placards, elles sont à propos des personnes qui vivent dans une maison avec des monstres dans leur placard. C’est un monde horrifique très réel et pour moi, c’est le meilleur. J’ai eu la chance de travailler avec King sur de nombreux projets, et j’espère que j’en ferai d’autres. Avoir Stephen King sur votre plateau est une expérience réjouissante. Il est une cheerleader et vous offre tout son soutien. Le Fléau était de loin le plus gros projet sur lequel je travaillais. Et de loin celui qui a rencontré le plus de succès. Et je ne pourrais pas être plus heureux que de fêter cet anniversaire avec l’auteur lui-même.

(Publicité pour le magazine Fangoria, pour Shudder, pour une nuit “cinéma d’horreur” qui ne nous concerne pas)

Début de l’échange

Mick Garris : À l’époque où Le Fléau a été publié, c’était une époque d’opposition politique et Le Fléau semble refléter tout ça. Dis m’en plus sur le climat social et politique à l’époque où tu as écrit le livre.

Stephen King : Eh bien… Quand je travaillais dessus, ça devait être aux alentours de 1975 ou 1976, donc c’était Nixon à l’époque. Il y avait beaucoup de mensonges : “Est-ce que j’étais un escroc ? Mais non”, “Est-ce qu’on a bombardé le Laos et le Cambodge ? Oh non on ne ferait pas ça”, etc. Et tout ça ce n’était que des conneries. Je ne sais pas si j’ai le droit de le dire.

MG : Bien sûr tu peux.

SK : Eh bien c’étaient que des conneries du temps de Nixon. Mais en même temps, j’avais une idée pour ce livre. Il y a eu un déversement de produits chimiques en Utah, un paquet de chimistes sont sortis de l’arrière d’un camion et ont tué un paquet de moutons. Les scientifiques ont dit plus tard que si le déversement était allé dans l’autre direction, il y avait Salt Lake City juste là. À ce moment j’étais dans le Colorado et il y avait une radio catholique qui en parlait. Le gars a un jour prêché ce sermon que la confiance de chaque génération serait testée. J’ai connecté ça au déversement chimique en Utah et j’ai repensé à un super roman des années 50 et je me suis dit que ça ferait un roman du tonnerre. Un autre contexte de ce livre c’est l’idée que les militaires et les politiciens continueraient à mentir là-dessus même quand ça serait devenu hors de contrôle. Et avec ce qu’il se passe aux États-Unis en ce moment, je dirais que c’est toujours le cas.

MG : Donc c’était plutôt nouveau pour toi. Avant tes livres étaient plus intimes. Celui-ci l’est mais à une échelle très différente, une échelle digne de Tolkien un peu. Tu cherchais à faire quelque chose d’aussi épique, ou à plus petite échelle comme tu en avais l’habitude ?

SK : Non mais j’aurais pu parce que j’avais de l’argent. Tu sais à l’époque où j’écrivais encore sur une machine à écrire, peu importe sur quoi je travaillais j’avais toujours un œil sur les factures pour les enfants, les relevés de banque, les comptes, etc. Quand j’ai grandi je n’avais pas grand chose. Je me suis soucié de l’argent. Sans doute bien plus longtemps que ce que j’aurais dû. C’était peut-être une bonne chose. Mais je vais te dire ce qui s’est réellement passé. C’est ce qu’il s’est passé aussi pour Dôme, qui est un autre très long livre. Je pensais à ce livre sur le fléau, je me disais que ça serait super mais je me demandais “comment on raconte une telle histoire”. Parce que la structure est très importante pour moi. Un jour je me suis assis avec un papier et un stylo et je me suis dit “voici Stu Redman” (King fait un point sur la feuille), c’est là que je veux commencer, ce mec du Texas. Et je veux aller jusqu’à quelqu’un d’autre, jusqu’à Fran Goldsmith dans le Maine, et je veux revenir à Stu Redman. Donc j’ai commencé à faire une pyramide, et je me suis dit “voilà ce que je vais faire, je vais ajouter un personnage à chaque chapitre comme ça on commence sur une vision très large”. Tu es réalisateur tu vois ce gros plan qui s’élargit et s’élargit jusqu’à ce qu’on voit tout le monde. C’est un peu ça que j’ai fait jusqu’à ce que j’aie 15 ou 16 personnages et je me suis dit “ça devient trop gros” et j’ai abandonné le livre. Je l’ai laissé dans un tiroir car je ne savais pas quoi faire de toutes ces personnes à qui j’avais donné la vie. Et j’ai pensé à ce que dit Raymond Chandler dans The Simple Art of Murder. Il a dit “si tu ne sais pas quoi faire ensuite, ramène le mec avec le pistolet”. Et je m’en souviens très bien, je marchais dans la rue et je me suis dit “il va y avoir une bombe et je vais faire exploser certaines de ces personnes”.

MG : Dans ton processus est-ce que tu fais beaucoup de plans, de schémas ? Je me souviens quand on tournait Shining tu écrivais La Ligne Verte et on avait l’impression que tu t’asseyais juste, tu commençais à écrire et tu t’y plongeais complètement. Pour quelque chose d’aussi conséquent que Le Fléau, est-ce que tu as beaucoup préparé avant ?

SK : Non je n’avais rien planifié. Attends, je vais te montrer mon idée d’un schéma préparatoire. J’ai un livre qui arrive à l’automne qui s’appelle The Institute. C’est un livre complexe avec beaucoup d’intrigues et de mouvement et de personnages. Il y a plusieurs timeline et différents endroits du pays. J’ai essayé de faire que tout ça fonctionne ensemble. Mais la ligne directrice c’est cet institut, dans lequel des enfants sont gardés prisonniers parce que… Je pourrais te le dire mais ensuite je devrais te tuer.

MG : Je veux vivre !

SK : L’institut est cet endroit où il y a deux parties, la moitié avant et la moitié arrière. Et quand les enfants vont dans la moitié arrière ils n’en reviennent jamais. J’ai dessiné une carte de l’Institut mais en dehors de ça, non je ne prépare rien.

MG : Vous vous faites confiance en tant qu’auteur.

SK : Oui et la plupart du temps tu découvres des choses qui te surprennent. Tu sais quand j’ai eu l’idée de La Ligne Verte… J’ai l’idée pour mes livres quand je me raconte des histoires pour m’endormir, et une fois j’ai eu cette image d’un grand afro-américain en prison qui va être exécuté. Il a une souris et il l’entraîne. C’est comme ça que ça a commencé. J’ai commencé à écrire l’histoire, ça se passait plutôt bien et un de mes agents m’a demandé si j’avais déjà pensé à publier un roman en plusieurs parties. Et je me suis dit que si je faisais ça j’avais intérêt à terminer l’histoire sinon j’allais me saboter. Je n’aurais plus qu’à aller vivre sur une île pour éviter les gens en colère. Je l’ai écrite et ce n’était pas terminé quand les deux premières parties ont été publiées. Mais ça s’est déroulé tout seul. Je me revois écrire les 20 dernières pages alors que ma femme et mes enfants étaient dans l’autre pièce de cet hôtel de New-York, en train de regarder un jeu du type Jeopardy. J’étais dans la pièce à côté en train d’écrire… Parce que tu sais Mick, l’histoire est là ! Tu as juste à mettre de côté tout ce qui n’est pas l’histoire et tout est déjà prêt !

MG : C’est juste comme Michelangelo qui prend un rocher et trouve David dedans.

SK : C’est exact. Je dois dire quelque chose à propos de Mick Garris ! Mick : tu as des cheveux très blancs et j’en suis en quelque sorte responsable.

MG : *rit* Tu es la raison pour laquelle j’ai toujours des cheveux.

SK : Combien de fois avons-nous travaillé ensemble ?

MG : C’est difficile à dire car il y a eu La Nuit Déchirée, puis Le Fléau, Shining, Sac d’Os, Quicksilver Highway… Je veux dire on a travaillé ensemble vraiment sur La Nuit Déchirée , Shining et Le Fléau

SK : Et Riding the Bullet, Désolation

MG : On en a fait beaucoup !

SK : Ça t’a presque anéanti, Désolation

MG : *rit* Rien ne m’a autant anéanti que Le Fléau. 5 mois de tournage, sur la route… C’était incroyable.

SK : On a commencé au plus profond de l’hiver. On a tourné dans l’Utah, au sud de Vegas et euh… Où d’autre ?

MG : À Pittsburg pendant deux semaines, à New York, à Los Angeles, enfin pas à Los Angeles mais en Californie dans une base militaire sur une base aérienne morte… On a tourné dans 6 états, 136 acteurs avec du texte et 99 lieux, quelque chose comme ça. C’était dingue. Mais la première fois qu’on a vraiment travaillé ensemble tu étais là et tu a écrit le script comme pour La Nuit Déchirée. Et je suis curieux à propos de ce processus. Cet énorme livre, sans doute encore aujourd’hui un de tes plus gros succès, l’adaptant toi-même… Tu l’as fait très vite car tu l’avais adapté avant que je sois impliqué. Quel a été le processus ?

SK : C’est difficile de se souvenir. Mais pour moi, ça a toujours été plus facile d’écrire un script qu’un roman. Comme ça je ne reste pas coincé dans les pensées des personnages, tu dois écrire quelque chose que la caméra peut voir. Tu es la personne parfaite pour faire ça parce que tu as un tel sens visuel et tu es super avec les acteurs, mais principalement : un film ou téléfilm de Mick Garris a sa propre identité. J’ai écrit ce passage avec une moissoneuse et on en a vu des projets, puis tu es arrivé avec ta caméra à la main et tu as filmé en passant entre eux avec la caméra qui pendait à ton bras… C’est devenu un standard. Cette mini-série ça a bien marché, n’est-ce pas ?

MG : Oui ça a eu beaucoup de succès. Autant les critiques que les fans du livre, car je suis l’un d’entre eux, c’était important pour moi de te rendre fier et de porter à l’écran avec amour et respect ce livre qui m’a tant passionné.

SK : On a eu quelques difficultés avec les chaînes de télévision… Quand le câble est arrivé, ça a changé la donne en terme de téléfilms et de ce que vous pouviez montrer ou pas. Tout le monde a la télévision, c’est un invité dans ta maison et un invité doit se comporter de façon polie. Il est très conscient qu’il y a des enfants et que tu ne peux pas dire tout ce que tu veux tout haut, c’est aux parents de contrôler ce que les enfants regardent mais c’est là. Comme internet est là aussi maintenant. Mais quand les gens ont eu le câble… j’en reviens toujours à The Shield, c’était une série très importante pour moi et je me souviens toujours comment je me sentais à la fin du premier épisode [King spoil la fin mais explique la violence], c’était nouveau pour moi. Tu sais mon fils Joe a une série qui arrive cet été, NOS4A2, et ils ne font pas les choses à moitié ça va être très effrayant. On n’aurait pas pu en faire autant avec Le Fléau mais ils nous ont laissé faire beaucoup de choses quand même !

MG : Je me souviens qu’une des règles de la chaîne est qu’on n’a pas le droit de montrer un corps avec ses yeux ouverts. Mais durant le générique de début on voit la caméra aller tout droit sur une femme qui a les yeux ouverts. C’était notre doigt d’honneur à ABC.

SK : Oui c’était bon ! Et n’oublie pas on avait une église pleine de morts !

MG : Toi et moi on était vivants dans cette scène où on a fait des caméos.

stephen king caméo le fleau the stand
Stephen King dans le rôle de Teddy Weizak dans l’adaptation du Fléau par Mick Garris

SK : Je ne me souviens p…MAIS OUI C’EST VRAI ! Et quand on a travaillé sur Shining, qui était un projet très important pour moi, c’était une mini-série pour laquelle tout le monde me disait “tu ne peux pas faire ça parce que le film est un classique” et je disais “j’emmerde Kubrick, je vais faire mon livre” et c’est exactement ce qu’on a fait. On a eu Steven Weber qui joue un homme sain qui devient complètement fou. On a tourné dans le vrai hôtel, l’Overlook. Et j’ai pu jouer un homme mort !

MG : C’est vrai ! Même si on a dû couper quand tu fonds. Après 6h de maquillage sur toi…

SK : C’était une super scène. Tu as du m’expliquer 4 fois ce que je devais faire.

MG : Revenons au Fléau. Qu’est-ce qui est le plus proche dans la mini-série de ce que tu avais en tête en écrivant le livre, ou qu’est-ce qui pour toi ne fonctionne pas du tout ?

SK : J’ai beaucoup de bons souvenirs. On a presque tout réussi, et je ressens ça parce que j’en faisais partie, j’ai écrit le script même si tu y as ajouté de la perspective. Mais ta séquence d’ouverture est exactement ce que j’avais imaginé, cette caméra qui va de corps en corps, c’était parfait, j’ai adoré. Je pense que ce qu’on a fait de plus malin était d’avoir Gary Sinise, qui a joué Stu Redman.

MG : Oui ça vient d’un agent de CAA qui m’a envoyé des billets pour aller voir Des Souris et des Hommes, voir un de ses clients qui y jouait. Et il se trouvait que Gary Sinise, qui était aussi un de leurs clients, y jouait et je me suis dit qu’il ferait un super Stu Redman. Je t’ai demandé si tu pensais qu’on pourrait l’avoir et après qu’on en ai discuté toi et moi, nous sommes allés voir l’agence qui le représentait. Gary Sinise a sauté sur l’opportunité.

SK : Il y a un truc qui me reste en tête. Quand Stu est emmené par l’armée, ils lui demandent ce qu’il se passe et il répond “Country don’t mean dumb” [on pourrait traduire en français “patriote ne veut pas dire idiot”]. J’ai écrit cette réplique et, de tous les acteurs que j’ai connus qui auraient pu foutre en l’air cette phrase, il l’a faite à la perfection. Avec une combinaison de question de fait et “écoute moi car voici ce que je sais”. Et ce dont je me souviens aussi, et je sais dont tu te souviens aussi, c’est le caméo de Kathy Bates et c’est une de ses performances les plus belles. Les gens qui n’ont pas vu la mini-série Le Fléau doivent vraiment jeter un œil à ça. Elle joue le rôle d’une femme de radio qui continue à diffuser alors qu’on lui a demandé d’arrêter, assise dans ce nuage de fumée, avec cet air cynique “je sais ce qui va m’arriver mais je vais continuer”. Elle arrive à projeter ce cynisme et en même temps ce sentiment de “je vais le faire car je suis une vraie américaine et c’est ce que je suis supposée faire”. Et elle n’a pas été créditée.

kathy bates the stand le fleau cameo

MG : Oui elle n’a pas été créditée et elle l’a tourné en 4h, on avait moins d’une demi journée avec elle et elle venait de gagner l’oscar pour Misery et c’est sans doute pour ça qu’elle sentait qu’elle avait une dette envers l’Oeuvre de Stephen King.

SK : Je suis certain qu’elle a payé cette dette, avec des intérêts. Un autre qui n’a pas été crédité c’est Ed Harris. Il joue le méchant général. J’ai travaillé avec lui plus tôt dans sa carrière dans un film appelé Creepshow.

MG : Quand tu écrivais le script, est-ce que tu as vu ça comme une opportunité de changer quelque chose que tu aurais fait différemment si tu y avais pensé au moment d’écrire le livre ?

SK : Non. Je ne crois pas. Tu dois garder en tête que j’étais beaucoup plus jeune à l’époque. Ça veut dire que j’avais une bien plus haute opinion de moi-même et de mon travail que maintenant. J’écris un script pour Histoire de Lisey, et j’ai relu le livre et je me suis dit “ok, je vois tout ce qui ne va pas avec ce livre, tout ce qui pourrait être synthétisé” et j’ai changé ça dans le script. Mais pour Le Fléau, je me souviens m’être dit qu’on avait 8h pour le faire et que c’était très logique d’avoir autant de temps pour raconter cette histoire, et le meilleur à la télévision c’est que ce qu’ils ont de mieux à vendre, c’est du temps. Tu dois prévoir dans un script comme ça, et c’est très décevant, qu’il y aura des pubs, il faut prévoir les arcs. Et à la fin d’un épisode tu dois préparer la suite, c’est un beau paradigme.

MG : Tu y fais toujours référence comme d’un roman pour la télévision. Le premier script de toi que j’ai lu était pour Simetierre quand j’ai rencontré Paramount bien avant que je ne sois réalisateur, quand j’étais script, et ça m’a époustouflé. J’ai réalisé que tu n’étais pas seulement un maître pour les romans mais que tu comprenais vraiment le format du script. Richard Matheson disait “les films c’est l’extérieur et les livres c’est l’intérieur”. Et c’était profond. Ce script m’a montré que tu savais ce que c’était.

SK : C’est difficile de savoir par où commencer. Mais j’imagine que là où ça a commencé, c’est que je fais partie d’une génération qui a connu la télévision avant de savoir lire. Ma première expérience a été Bambi dans un cinéma. Ensuite, j’adore les films, j’adore la télévision. J’adore ce média visuel pour dire des histoires. J’aime les histoires, qu’elles soient dans des magazines, des films, des séries, c’est tout. Mais Matheson a raison en disant et je rajouterais que les livres c’est comme nager, et les films c’est comme skier. C’est pour ça qu’ils nous rendent heureux, ce sentiment de vitesse et de flottement. Surtout maintenant avec des expériences immersives comme l’imax, il y en a qui me donnent mal à la tête. J’ai été élevé avec ça, avec ce medium. Aussi, en tant qu’étudiant d’anglais, j’ai aussi appris que l’image est importante, les faits sont importants, ce que tu vois c’est ce qui compte. Dans Le Fléau, quand Larry Underwood se bat avec sa petite amie, elle lui dit qu’il n’est pas un mec gentil et lui lance quelque chose et elle pleure. Et une des larmes tombe sur son sein et roule jusqu’à son téton. Et dans cette goutte il peut voir un poil sur l’auréole de son téton. Un professeur l’a lu et m’a dit “ce n’est pas possible !”. J’ai répondu “ça l’est ! parce que je l’ai vu !”. Et maintenant, n’importe qui sachant se servir d’un clavier peut écrire un script parce que tu modifies directement sur ton ordinateur, tu n’as plus à te servir d’une machine à écrire et de ses galères, tu t’en souviens ! Une fois que tu as ton plan, tu dois apprendre à le compresser. J’ai fait plusieurs scripts d’après mes romans, ils sont tous dans un tiroir, je pense que je pourrai faire mieux. J’ai fait le script de Shining parce que j’avais les droits contractuels de faire le premier jet. Je ne sais pas si quelqu’un l’a lu. Mais c’était une autre expérience.

MG : Je sais que Le Fléau a été en développement pendant 15 ans avec George Romero attaché au projet pour en faire un film, est-ce que tu étais impliqué ?

SK : Non, je me suis toujours dit que soit t’es à fond dedans, soit tu ne l’es pas du tout. Et si tu ne t’impliques pas, ce n’est pas juste d’en faire toute une histoire ou de te mettre sur le chemin de quelqu’un. Le problème avec le film Le Fléau c’est que je ne pense pas que Richard Rubenstein aurait pu le vendre avec George à la réalisation. Parce que George était vu comme le mec qui a fait La Nuit des Morts Vivants et pas un mec capable de faire quelque chose d’épique. Donc ça ne s’est pas fait. Je m’en suis jamais préoccupé. Quand avons-nous travaillé sur Le Fléau ?

MG : Le Fléau a été tourné en 1993. On y a travaillé de janvier à décembre et on l’a livré fin décembre.

SK : Ok donc ça a 26 ans.

MG : On fête le 25e anniversaire de sa première diffusion. Quand tu écris, un roman ou un script, est-ce que tu visualises des acteurs ou ils sont tous toi sous des formes différentes ?

SK : Aucun des deux, je ne vois pas d’acteurs à leur place mais ils ne sont pas tous moi. Je suppose que d’une façon ils sont des parties de moi. Mais si il y a une part de moi dans Harold Lauder j’espère que cette partie restera cachée. Tu sais je pense que chacun a ses bons côtés, même Harold, il a de bonnes qualités même si je ne me souviens pas lesquelles. Mais Molly Ringwald et Fran Goldsmith, elles ont de bonnes qualités, elles ont fait du mieux qu’elles pouvaient. Je ne dirais pas qu’ils sont moi, mais je ne vois pas d’acteurs à leur place non plus. Même quand j’ai fini et qu’on parle de casting, ce n’est pas une partie intéressante du processus.

MG : Et pourtant tu était impliqué dans le casting du Fléau et je me souviens du premier acteur qui nous a fait une lecture, c’était Matt Frewer pour le rôle de Donald Elbert, tu t’en souviens ?

SK : Oui.

MG : Il a apporté quelque chose au personnage.

SK : Oui il était super.

MG : Il avait l’allume cigarette. Randall Flagg a cet allume cigarette et lui montre la flamme. Et la prestation de Matt était tellement plus riche. Il y avait des larmes dans ses yeux de dévouement. Je ne m’attendais pas à ça. Tu l’as écrit, je ne sais pas si tu t’y attendais ou pas, mais ça m’a époustouflé.

SK : Je savais qu’il pouvait le faire. Je savais que Gary Sinise était un bon choix pour son rôle, je n’avais aucun doute là-dessus. On a casté Glen Bateman, joué par Ray Waltson, il était parfait pour le personnage. Miguel Ferrer était fantastique dans le rôle de Lloyd. Mais tu vois il y a Docteur Sleep qui arrive, je ne l’ai pas encore vu, ils l’ont terminé, c’est la suite de Shining. Ils m’ont dit qu’ils voulaient Ewan McGregor pour jouer Danny Torrance adulte et j’ai dit “ouais, okay”. Je ne vois pas ces personnes et je ne les décris pas beaucoup, je n’ai aucune image photographique d’eux en tête.

MG : Qu’est-ce que tu préfères dans le processus de faire d’une de tes histoires un film ?

SK : Les gens disent “je veux aller à Hollywood ! je veux faire partie du business du film ! j’ai des étoiles dans les yeux, ça va être fantastique ! on va faire des films ça va être génial !”. Mais ce dont il s’agit vraiment, et tu le sais, c’est plutôt de l’ordre de “on va s’amuser, tout le monde va passer du bon temps” mais quelqu’un doit rassembler les esprits. Et quand tu vas sur un tournage, tu ne vois pas de glamour, tu vois beaucoup de gens qui travaillent dur, tout le monde trime, porte des grosses caisses, du ruban adhésif, parce que tu ne peux pas faire de film sans ruban adhésif… Même encore aujourd’hui avec tout le matériel moderne il y a encore des tonnes de ruban adhésif. Le truc c’est que le plus excitant, c’est quand la magie se produit. Je me souviens, quand on a fait Creepshow, j’étais sur le tournage la plupart du temps. On avait ce dernier segment qui s’appelait Ça Grouille de Partout, avec E.G. Marshall. La dernière scène de mon script, il est mort dans l’appartement, apparemment d’une crise cardiaque car il n’y a plus de cafards. Et tout à coup des cafards sortent de sa bouche, des centaines, et ils ne pouvaient faire cette scène qu’une fois. Tom Savini a fait un masque d’E.G. Marshall, tu veux entendre cette histoire ?

MG : Bien sûr !

SK : J’ai eu une expérience claustro phobique pour mon rôle de Jordy Verrill. Ils te recouvrent de latex et tu as une paille par laquelle tu respires, et ça prend du temps. E.G. Marshall est arrivé, je le connaissais de The Defenders et je me disais qu’il ne ferait jamais ça. Il s’est assis et il a dit : “dès que je lève mon doigt, mettez du bourbon dans ma paille”, et c’est ce qu’ils ont fait et il allait bien ! Donc son masque a été fait et les trous ont été accrochés à des tubes, et il y avait une énorme boîte de cafards avec un ventilateur. Ils étaient gigantesques ! On n’avait qu’une seule chance, quand George crierait “action” Savini ouvrirait la boîte avec les cafards et, en théorie car on n’avait pas essayé, les cafards seraient poussés par le ventilateur dans le tube et sortiraient par le masque d’E.G. Marshall. ET IL Y EN AVAIT PARTOUT ! Ça a fonctionné, bien mieux que ce qu’on aurait pu espérer, une quantité de cafards a été expulsée de la bouche d’E.G. Marshall et George a dit “coupez” et toute la salle avait des cafards sur ses vêtements… C’est comme ça que tu fais le job.

stephen king cameo creepshow jordy verrill

MG : Tu parles de la joie et du labeur de faire un film. Je n’ai jamais vu personne autant apprécier d’être sur un tournage que toi. C’est peut-être parce que Le Fléau et Shining étaient des livres dont tu étais proche, qui étaient importants pour toi et les lecteurs, et que tu les amenais à la vie. Mais il y a une scène en particulier, quand on est sur une autoroute au milieu de l’Utah avec Adam Storke qui joue Larry Underwood, on avait tous des guitares et on chantait tous Eve of Destruction, c’était un moment génial. Mais tu ressembles à un enfant avec des petits trains quand tu es sur le tournage d’un film basé sur ton travail.

SK : Eh bien, qu’est-ce que je peux te dire, j’apporte du fun ! Le truc c’est que tu dois essayer de l’apprécier. Il y a deux choses, il y a le show, ce pour quoi les gens viennent et donnent leur argent pour le voir. Et il y a ceux qui travaillent sur le show, ils ont leurs propres souvenirs du processus. Je n’oublierai jamais, à 2h du matin, à faire Maximum Overdrive dans le Dixie Diner. c’était un vrai diner que nous avions construit, qui était chargé d’explosifs, et quand j’ai dit “action” tout a explosé et ça a explosé des fenêtres à 6km alentours. C’était un grand moment. Tu ne fais pas ça dans la vie de tous les jours.

MG : Est-ce que tu voudrais réaliser encore ? Tu as réalisé Maximum Overdrive et j’adorerais que tu recommences parce que tu sembles si bien comprendre les films.

SK : J’ai fait du mauvais travail avec Maximum Overdrive parce que je n’avais pas étudié la réalisation comme j’ai eu l’opportunité d’étudier l’écriture d’un script. J’avais quelques idées de quoi faire mais je n’avais pas l’avantage d’être allé à une école de cinéma, ou d’avoir assez travaillé sur des films pour en comprendre le fonctionnement. Tu vois des acteurs qui vont être dans beaucoup d’épisodes d’une série, et un jour tu les vois crédités comme réalisateur. Ils savent plutôt bien quoi faire, assez pour le réaliser eux-mêmes parce qu’ils le faisaient déjà en quelque sorte. Pour Maximum Overdrive, déjà l’équipe ne parlait pas anglais, ils étaient tous italiens et il y avait un mec qui était supposé traduire mais il n’était pas très bon à ça. Celui qui m’a le plus parlé, que Dieu le bénisse, c’était Pat Hingle. Pat Hingle est celui qui m’a expliqué “tu vas filmer par-dessus l’épaule, pour avoir une perspective, puis tu vas te retourner pour avoir une autre” ou un truc comme ça et “tu obtiendras plus des acteurs quand tu es proche d’eux”. Il est aussi celui qui m’a aidé pour une scène dans son bureau, il était le patron du Dixie Boy. Il y a une scène où la caméra est sur un rail et où il parle à ce jeune Charlie, et la caméra avance sur le rail et Pat s’est planté à un moment et j’étais prêt à recommencer de zéro mais il m’a expliqué qu’on pouvait couper pour voir l’autre acteur et ensuite revenir là où en était en reculant juste un petit peu. Et j’ai dit “ohhh mon Dieu on peut faire ça ???”.

MG : C’est difficile d’apprendre les rouages du métier.

SK : [Le son de son skype est trop mauvais je ne comprends pas ce qu’il répond, mais ça ne semble pas très important..]

MG : Pat Hingle était aussi dans Shining, dans le téléfilm, et il y était génial. Et au début il était très grognon, il est venu deux fois pour le tournage et je crois qu’il est rentré chez lui voir Le Fléau. Et il est revenu et tout à coup il était le plus gentil. Il avait aimé tellement aimé Le Fléau que je crois que ça lui a ouvert les yeux sur ce qu’on essayait de faire.

SK : C’était quelqu’un de génial. Pour répondre à ta question, si je pourrais réaliser à nouveau, oui je pourrais et je pense que maintenant je serais meilleur. Mais je suis très occupé, et je deviens vieux, alors probablement que non.

MG : À une époque tu as failli réaliser une adaptation de Jessie que je devais produire, ça aurait été super.

SK : Mike Flanagan a fait un super boulot.

MG : C’est vrai. Et en parlant de nouveaux projets… Le Fléau va être à nouveau adapté comme une série de 10h. Josh Boone était sur ce projet de nouvelle version du Fléau et je sais que tu as lu beaucoup de ce qu’il a produit pour ce projet, que ressens-tu face à ces différentes interprétations ? On peut faire du Shakespeare au théâtre de 100 façons différentes, est-ce que c’est ce que tu ressens ?

SK : C’est exactement ce que je ressens. Tu peux faire Shakespeare sur les planches de 100 manières différentes, tu peux faire Le Fléau de 100 manières différentes… J’aime le travail de Josh Boone. J’ai travaillé avec lui sur son premier film, je n’ai pas pu faire ce qu’il aurait voulu que je fasse donc j’ai fait un passage audio. Et puis il a fait Nos Étoiles Contraires d’après le livre de John Green et j’ai beaucoup aimé. J’aime son ambition. Mais je suis très excité parce que premièrement, on a deux heures de plus pour raconter l’histoire ; et ensuite on est libérés de tout ce qui nous retenait sur Le Fléau. Ce n’est pas seulement le budget qui est plus important, on est plus libres en terme de langage, de violence, qu’on ne l’était avec Le Fléau original. CBS All Access veut vraiment que ça fonctionne et il y ont mis les moyens. Il est tôt pour se prononcer, le casting n’est pas terminé, mon fils aîné Owen écrit une partie du script et il est fantastique.

MG : La musique joue une part importante dans tes livres et les films, les téléfilms et les scripts que tu écris. Pour la séquence d’ouverture du Fléau on a utilisé une chanson de Crowded House…

SK : C’est vrai ! C’était une très belle chose, c’était ton idée !

MG : Oui tu avais prévu “Fun Fun Fun” des Beach Boys et on a fait Don’t Dream It’s Over. La musique est si importante pour toi, dis m’en plus sur Snuffy Walden parce que j’imaginais au départ une bande originale orchestrale et on en a parlé et tu as amené l’idée de Snuffy à la guitare avec une basse au son bluesy-roots.

SK : Ça devait être de la musique blue-jeans. Ça devait être une bande originale calme et je connaissais le travail de Snuffy et il connaissait mon travail, il était capable de créer des connexions et le son qu’il a fait était génial. Quand tu vas à Boulder tu dois avoir dans les oreilles une musique proche du film traditionnel.

MG : Pour moi, Le Fléau était aussi l’opportunité d’être véritablement patriote. Pas seulement des drapeaux qui flottent, etc. Mais pour être patriote, tu dois revenir aux fondations de ce qu’est vraiment l’Amérique parce qu’on repart à zéro et on essaye d’établir une démocratie. C’est quelque chose que tu avais en tête en écrivant le livre ?

SK : Bien sûr ! Je l’ai vu comme un réel conflit entre des gens qui essayent de ré-établir la démocratie et des gens qui veulent vivre sous les ordres d’un leader. Il y a une scène qui a toujours été claire pour moi c’est quand ce mec arrive à Boulder et qu’il rencontre les forces armées de Las Vegas, l’un d’eux dit un truc du genre “joyeux anniversaire” et le frappe à la gorge, il tombe à genoux et il dit “c’est comme ça que la société va être” et il a honte un peu. C’était un bon moment. Oui c’est à propos de ces deux forces en conflit total. Quand j’ai créé Randall Flagg, je l’ai appelé Flagg [flag = drapeau en anglais] et ce que je voulais évoquer c’est qu’à cette époque, il y avait beaucoup de fascisme au sein du gouvernement. Et c’est une très bonne chose que Le Fléau revienne parce que ça me semble toujours très fasciste aujourd’hui.

MG : Est-ce que tu écris intentionnellement des métaphores ? Je sais que l’horreur est probablement un des meilleurs médias pour utiliser ces métaphores sociales, politiques ou autre. Tu le fais intentionnellement ou tu ne peux pas t’empêcher de le faire car tu es un artiste ?

SK : L’histoire te dit ce qu’est la thématique. J’ai toujours pensé ça. Et à un moment, en écrivant quelque chose, tu commences à réaliser à propos de quoi tu es réellement en train d’écrire. J’ai écrit un livre publié il y a deux ans, L’Outsider, et quand j’ai eu l’idée de cette histoire j’avais hâte de l’écrire pour savoir ce qui allait se passer. Parce que je la lis en même temps que je l’écris. Mon histoire se raconte toute seule, comme elles le font toujours, et à un moment dans cette histoire je me suis demandé à propos de quoi j’étais vraiment en train d’écrire : c’est sur la nature de ce en quoi on croit. Et comment les gens refusent de croire certaines choses si elles sont contraire à la façon dont ils perçoivent le monde. Donc j’ai terminé le premier jet, je l’ai mis de côté et 4 semaines plus tard j’ai commencé à retravailler dessus, à faire preuve d’empathie pour tout ça. Je veux écrire des histoires, pas des pamphlets politiques. Ça se passe toujours comme ça. Le Fléau, il y a beaucoup de choses dedans. Ça donne la température de l’époque, les mensonges du gouvernement.

MG : Qui étaient tes plus grandes influences quand tu as commencé à écrire ?

SK : Matheson était le plus grand. Richard Matheson… J’ai lu Lovecraft, je me suis retrouvé dans beaucoup de ses histoires. J’aime tous les Contes de la Crypte. Les magazines d’horreur, les comics…

MG : DC Comics… Une des choses que Matheson a faite, qui semble être une empreinte de ton travail aussi, c’est qu’il a ramené l’horreur à la maison. Ça ne se passait pas dans les montagnes des Carpates, dans des châteaux, 200 ans de légende… C’était quelque chose dans ton quartier au moment où tu y étais.

SK : C’est ce qui arrive dans les quartiers de Los Angeles, tu sais. Ils attaquent des maisons. Ce roman, Je Suis Une Légende, pourrait se passer dans n’importe quel quartier de banlieue. Par exemple, L’Homme Qui Rétrécit, quand Scott Carey est laissé dans la banlieue, on comprend qu’il se bat avec un stylo : la familiarité des objets qui nous entourent est comme des stéroïdes pour l’imagination.

MG : Que penses-tu que tu ferais si tu n’avais pas fait carrière comme écrivain ?

SK : Oh j’enseignerais certainement jusqu’à ma mort.

MG : *rit* Quelle meilleure fin que ça ? Stephen, merci beaucoup d’avoir joué le jeu, ça a été vraiment génial de te parler dans ce podcast et je l’apprécie beaucoup.

SK : Pas de problème ! Dis-moi quand c’est en ligne !

MG : Merci beaucoup Steve, j’espère te voir très très bientôt, et joyeux 25e anniversaire !

SK : Que Dieu te bénisse et que Dieu bénisse Le Fléau.

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