La tâche était difficile. Comment adapter le roman de Stephen King sans trahir le Shining de Kubrick, qui n’est pas fidèle au Shining de King ? Car oui, Docteur Sleep le roman est la suite du roman Shining. Mais Mike Flanagan a assuré sa volonté dès le début de rendre hommage à Kubrick, qui trahit King, mais sans trahir King.

Réconcilier les deux ? Tu parles d’un pari !

Après avoir convaincu Stephen King de lier les deux univers, et donc de marquer de gros changements (j’y reviendrai) avec le roman de King, Flanagan a réussi à convaincre Stephen King qui a aimé le film, et les premières critiques. Dont moi, qui grâce à Warner Bros ai pu assister à une projection presse en avant-première.

Voici mon avis, sans spoiler majeur et sans détour. Et un récapitulatif des principales différences avec le Docteur Sleep de King, et des hommages au Shining de Kubrick.

Mon avis sur Doctor Sleep

Par où commencer ? Parlons du casting.

Danny Torrance, campé par un excellent Ewan McGregor, est l’homme au bout du rouleau du roman de King qu’on avait envie de retrouver. King disait en septembre : “Vous ne pouvez commencer à guérir que quand vous avez touché le fond et je voulais voir ça à travers Dan à l’écran.” . C’est réussi ! Le personnage est terriblement convaincant, dans toutes ses nuances, de ses débuts jusqu’à la fin du film.

Comme s’il était possible d’en douter, Rebecca Ferguson est une Rose parfaite. Féroce. Elle pourrait devenir une icone majeure des grandes méchantes du cinéma, et on devrait avoir beaucoup de cosplays d’elle aux prochaines conventions !

Et je promets à la jeune Kyliegh Curran, qui interprète Abra Stone, une carrière d’actrice pleine de succès. Elle joue avec une précision délicieuse ce “passage à l’âge adulte” cruel et intraitable qui est si important dans les oeuvres de King.

La durée de plus de 2h30 permet de s’attacher aux personnages et développer une histoire cohérente sans se perdre en développant trop les rôles secondaires. Vous serez touchés en plein cœur. Vous aurez peur aussi. Vous serez en apnée car Doctor Sleep a tout du thriller sombre.

Evidemment comme vous le voyez avec la bande-annonce, il faut être à l’aise avec l’interprétation qu’a eu Stanley Kubrick de l’Overlook Hotel, et des fantômes qu’il a créés. Pour apprécier Doctor Sleep, il faut aimer un minimum le Shining de Kubrick en tant que film. Ce qui, honnêtement, n’est pas difficile.

Et il faudra aussi avoir une tolérance envers les adaptations qui ne collent pas au texte du roman. De par sa présence, l’Overlook seul fait de Doctor Sleep une adaptation qui ne sera pas d’une fidélité sans faille. Pour autant, le film reste fidèle dans les grandes lignes, et surtout dans l’intention.

Malgré deux univers déjà très référencés et très denses, Flanagan réussit à imposer sa patte, sa vision, et son ambiance que l’on avait côtoyées dans son adaptation de Jessie. Il combine parfaitement nostalgie, démons d’une addiction, démons réels, mystère et rédemption…

Les effets spéciaux sont puissants. Ils n’en font pas des tonnes et moi, ils m’ont coupés le souffle. L’univers est superbe, l’image incroyable, la musique très bien dosée.

Le film réussit l’impensable : rendre justice aux romans de King et au chef d’oeuvre de Kubrick, sans en trahir aucun, les réconciliant presque. Il conte une histoire qui se suffit à elle-même, malgré ses héritages lourds à assumer.

Comme le dit Stephen King dans la vidéo en toute fin d’article : “Mike a été en mesure d’aller un pas plus loin que le film de Kubrick, et à réchauffer les choses.”

Alors certes le film ne colle pas exactement au livre, mais ça ne m’a jamais dérangé, comme ça ne dérange pas King, tant que les message principaux sont conservés. Les changements ont du sens. Il s’agit bien ici d’une “adaptation” : une vision, une interprétation d’une oeuvre déjà existante. Et pour moi, elle est en tout point réussie.

Les différences majeures avec le livre

La partie suivante peut contenir quelques spoilers même si les changements détaillés sont visibles dans la bande-annonce.

Je vous en parlais déjà en septembre. La volonté de Mike Flanagan d’honorer autant le livre de King que le film de Kubrick, et de fédérer ainsi lecteurs et spectateurs, l’a obligé à prendre des libertés. Des changements validés par Stephen King : “Quand nous lui avons expliqué de quelle manière nous voyions le scénario, il a fait preuve de beaucoup d’enthousiasme. Ce qui est une bonne surprise : s’il n’avait pas voulu nous supporter sur ce projet, nous n’en serions pas là. Nous n’aurions probablement même pas fait ce film.” (traduction Première.fr)

  • Danny retourne dans l’hôtel Overlook dans le film, ce qui est impossible dans le roman de King car dans le livre Shining, l’hotel est détruit dans un feu suite à l’explosion de la chaudière. Ce n’est pas le cas chez Kubrick. Alors évidemment, que les événements de la fin se passent réellement dans l’Overlook marque une grosse différence avec le roman de King, mais au final pas tant que ça. Il est facile d’imaginer que si King n’avait pas détruit l’hotel, il aurait pu finir Docteur Sleep ainsi.
    A la lecture du roman, Flanagan avait été déçu de ne pas retrouver l’hotel : “Ça m’a vraiment déprimé que le livre ne nous ramène pas là-bas. Alors nous nous sommes demandés comment combiner les deux mondes, celui du film de Kubrick et celui du livre de King. Le but étant de faire en sorte que le résultat soit satisfaisant pour l’écrivain tout en faisant honneur à l’héritage du cinéaste et ce qu’il représente pour les cinéphiles.
  • Rose, la cheffe de la tribu du Nœud Vrai jouée par Rebecca Ferguson, est aussi terrifiante à l’écran que dans le livre, mais des changements ont été apportés à son physique (le chapeau n’est pas tel que décrit le roman), à sa famille, sa tribu du Nœud Vrai. Ils sont différents physiquement, mais plus sombres aussi.
    “Ils prennent une direction un peu différente, car leur culture et leur style vestimentaire tels que présentés dans le livre pourraient être drôle si nous devions les présenter tels quels. Aussi cool que j’ai pu le trouver dans l’histoire, ce genre de vampire aux cheveux argentés, à carreaux, gériatriques, c’est drôle. Et ainsi, notre casting est beaucoup plus jeune parce qu’une partie de l’attrait de cette famille pour moi est l’unité d’une famille avec la promesse de vivre jeune pour toujours, ce qui est, je pense, au cœur de toutes les histoires vampiriques.”

Deux autres différences que je souhaite citer mais qui ne sont pas dans les images qu’on a vues durant toute la promotion. Donc attention aux spoilers :

  • En conséquence directe des changements sur les personnages du Nœud Vrai, tout leur appétit sexuel a disparu. Il n’y a aucune tension sexuelle, pas même quand ils se nourrissent, alors que dans le roman ces scènes de repas sont décrites telles des scènes d’orgie.
  • Le lien de sang entre Danny et Abra est effacé. Même si elle l’appelle “oncle Dan” après avoir suggéré ce mensonge, sans doute en référence au fait que dans le roman, Abra est la fille de Lucy, la demi-sœur de Danny. Ce qui fait d’Abra la “demi-nièce” de Danny.

Les principales connexions avec le Shining de Kubrick

On le voit dès la bande-annonce, le Shining de Kubrick est très présent non seulement avec la musique, mais aussi avec la ré-utilisation des éléments forts du film, ceux présents dans l’Hotel Overlook. Voire en reprenant des plans.

Trois scènes du film Doctor Sleep ont été reprises directement des rush du film de Kubrick. Pour le reste, Mike Flanagan trouvait qu’il était plus honnête de recréer ces séquences en repartant de zéro en faisant de leur mieux, que de reprendre son travail, même en sachant qu’ils n’auraient jamais cette perfection. Les scènes à l’Overlook n’ont pas été tournées au Timberly Lodge comme pour le film de Kubrick. Pourtant, ça fonctionne bien.

On retrouve l’ambiance oppressante de l’hotel, et les plans qu’on aimait tant dans le film de Kubrick. On retrouve même des personnages de Shining tels que Kubrick les avait créés et si là, on voit évidemment que ce sont de nouveaux acteurs, le choix est assez malin pour ne pas tomber dans la pâle copie sans pour autant trop s’écarter des mythiques Jack Nicholson et Shelley Duvall.

“Vous savez, je suis un fanatique depuis toujours de King, et je suis donc très protecteur de ses personnages et de ses intentions. Mais je suis aussi un fanatique de longue date de Kubrick, et suis très protecteur envers The Shining. C’était donc une expérience très schizophrénique. Mais en gros, nous avons d’abord abordé cette question en tant que fans et nous sommes posés la question : quel est le film que nous voulons voir ? Si quelqu’un d’autre le faisait, quels sont les choix pour lesquels nous dirions “Je souhaite qu’ils l’aient fait” ou “Je souhaite qu’ils ne l’aient pas fait”.” a confié Flanagan à Digital Spy.

Un tel fanatique que Flanagan a réussi à intégrer un caméo capital. Danny Lloyd, qui jouait Danny Torrance chez Kubrick, joue un rôle dans Doctor Sleep, alors qu’il n’est plus comédien. Danny Lloyd n’a en effet pas poursuivi sa carrière d’acteur et est désormais professeur de biologie. Il a pourtant accepté ce caméo et on peut le voir durant le match de Baseball, avant que “numéro 19” ne se fasse attraper.

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Les easter eggs envers le Stephen King Universe

Attention ! La suite est évidemment pleine de spoilers.

Ici l’idée n’est pas de référencer les liens envers le film de Kubrick. Vous les avez vus, ils sont partout dans la dernière partie qui se déroule dans sa version de l’Overlook, et pas dans la version de King. Pourtant le film a souhaité faire des références à l’univers de Stephen King, certaines d’entre elles étant présentes par simple fidélité au roman.

Voici donc ce que j’ai vu, n’hésitez pas à venir me dire ceux que j’ai manqués !

  • Commençons par les acteurs. Puisqu’il s’agit d’un film de Mike Flanagan, comme tout réalisateur il a ses acteurs de prédilection. On en retrouve donc deux, que l’on voyait déjà dans son adaptation du roman Jessie :
    • Bruce Greenwood est le docteur John Dalton dans Doctor Sleep et Gerald Burlingame dans Jessie.
    • Carel Struycken est grand-père Flick dans Doctor Sleep et Raymond Andrew Joubert dans Jessie.
  • Danny prend un bus de la compagnie Tet Transit, une référence à la compagnie fictive Tet Corporation dans La Tour Sombre.
  • La première chambre dans laquelle Danny rentre lorsqu’il est aide-soignant est la chambre 217. Une façon de Mike Flanagan de se faire pardonner auprès de Stephen King d’avoir repris dans son film le numéro 237, peut-être ? Car chez King, la chambre de l’Overlook a le numéro 217, mais chez Kubrick (et chez Flanagan) c’est la numéro 237.
  • Le garçon qui se fait tuer
    • est un joueur de baseball, le sport favori de King qu’on retrouve dans beaucoup d’écrits.
    • porte le numéro 19, chiffre sur lequel on insiste longuement dans le film : chez King c’est un chiffre cosmique, mythique, et récurrent dans les œuvres de Stephen King, notamment dans La Tour Sombre.
    • se fait attraper alors qu’il longe un champ de maïs… Comment ne pas penser aux enfants du maïs ?
  • Dick Hallorann dit à Danny “Le ka est une roue”, en référence à La Tour Sombre évidemment.
  • Mike Flanagan avec ce final, rend enfin justice au Shining de Stephen King. L’hotel Overlook brûle à cause d’une explosion de la chaudière : comme dans le roman !
  • En VO, Danny conseille à Abra de ne pas cacher ce qu’elle est. Il lui répète : “Shine on, Abra” (“Brille, Abra”). Une référence au titre Instant Karma de John Lennon qui a servi d’inspiration à Stephen King pour son titre, et dont le sous-titre est “We all shine on”.

1 COMMENTAIRE

  1. Merci pour cet article tres precis. N’ayant jamais lu les romans et voulant enrichir mes connaissances sur ce film Doctor Sleep, vous m’avez beaucoup apporté…

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