Dans la nuit du 29 au 30 août 2020, Stephen King a été interviewé en direct sur YouTube avec James Lee Burke. Voici la vidéo de l’échange et en-dessous, ma traduction de ce qu’on a appris lors de la discussion.

Stephen King est en direct depuis sa maison dans le Maine et avant ce live, il n’avait jamais rencontré l’auteur James Lee Burke, même s’ils lisent chacun les livres de l’autre et qu’ils ont déjà échangé des mails. King a d’ailleurs participé à une lecture pour récolter des fonds pour payer les frais d’hospitalisation d’Andre Dubus, cousin de Burke, après un grave accident. Burke lui avait envoyé une lettre de remerciement car il a participé sans qu’on lui demande.

Stephen King rappelle qu’il est un grand fan de livres audio, comme il l’avait déclaré déjà dans cette vidéo avant de recevoir un Audie Award en début d’année. Il a lu 4 ou 5 livres de James Lee Burke et, alors qu’il partait pour un long voyage, il en a pris un en audio lu par Will Patton. Pour lui les livres audio permettent de se rendre compte si un livre est bon ou mauvais, « vous entendez tout ce qui ne va pas et toutes les maladresses ». Will Patton a aussi lu la trilogie Mr Mercedes pour l’audiobook en vo et King explique plus tard dans la conversation qu’il a choisi Patton après l’avoir entendu lire les livres de Burke.

Il a donc lu les romans de Burke avec le personnage de Dave Robicheaux qu’il a beaucoup aimé, autant que la façon dont la Louisiane y est décrite. Ce sont pour lui des romans très bien écrits dont il est fan, affirmant à Burke : « Tu as créé un des meilleurs méchants dans les deux premiers livres de cette trilogie. »

Il explique ensuite que lorsqu’il avait 10 ans, il entendait parler de Charles Starkweather, un des premiers tueurs en série à qui Bruce Springsteen a même consacré une chanson. Dans un carnet il conservait des coupures de journaux sur Starkweather, ce qui inquiétait sa mère qui lui demandait s’il allait bien, façon « est-ce que mon fils est fou et va devenir tueur en série ». Il dit : « Et ce que j’essayais d’expliquer, je n’avais pas les mots à l’époque, et je pense que ce que Jim a réussi à expliquer dans ce livre et dans les autres d’une manière très noble, est… si on regarde le visage de quelqu’un comme Charles Starkweather, et si on essaye de comprendre ce qu’est le Mal et d’où il vient… est-ce à l’intérieur ? ou est-ce visible de l’extérieur ? »

Il fait ensuite le lien avec la nouvelle If It Bleeds dans le recueil du même nom, et notamment à une citation du personnage de Jerome : « le Mal est un gros oiseau noir qui vole dans la tête d’une personne. Et quand le travail du Mal est terminé, il s’envole à nouveau et la personne qu’il habitait et a fait du mal est abandonnée et en paye les conséquences ». King explique que pour lui, quand il écrit des histoires surnaturelles, c’est plus rassurant de se dire que le Mal vient de l’extérieur, qu’il peut juste frapper comme la foudre. Les fantômes et les monstres non-humains sont réconfortants pour lui. « J’aime les histoires surnaturelles, de monstres et ce genre de choses, et l’idée est d’essayer de les rendre aussi réalistes que possible. »

Vient ensuite le temps des questions des fans qui ont pu être posées via un formulaire mis à disposition les semaines qui ont précédé le live. Voici en vrac les réponses de Stephen King.

  • Il ne rêve pas de ses personnages.
  • Il n’écrit pas avec un plan établi à l’avance. Il a une mince idée de là où il va mais c’est tout. Si l’auteur sait ce qu’il va se passer alors le lecteur saura aussi. Il débute avec une situation et une scène qu’il a vraiment envie d’écrire, il a souvent besoin d’avoir quelque chose d’autre, « une transmission pour tout connecter » et quand ça se connecte à la situation qu’il a en tête, il peut s’asseoir et commencer à écrire. Il montre à la caméra une liste de ses personnages pour ne pas se tromper dans les noms et leurs orthographes, qu’il complète une fois que les personnages font leur entrée dans l’histoire :
  • King rebondit à une référence à Freud de Burke et dit « je pense que le subconscient d’une personne travaille sans arrêt ». Il fait le lien avec son roman Ça et l’asile de Juniper Hill, qu’il pensait avoir créé de toute pièce. Jusqu’à ce qu’il revoit un jour un film de 1948 (La Fosse aux Serpents) dans lequel il y a un asile du même nom. « J’ai dû voir le film quand j’avais 5 ou 6 ans à la télévision et ça a dû rester gravé au fond de mon esprit. Je suis un grand fan de l’inconscient. Je ne sais pas précisément ce que c’est, et je pense que Freud l’a sans doute un peu trop analysé, mais c’est quelque chose de très pratique. »
  • Sur la façon dont ses journées de travail s’organisent : il travaille tous les jours. Il estime passer 28h par semaine à son « poste de travail » (l’endroit où on le voit dans le live). Le matin il va promener les chiens, prend un petit déjeuner et s’assoit pour travailler à 8h. Il explique qu’il a toujours hâte de ce moment, de s’oublier et de se laisser submerger par ces autres vies qu’il crée. « C’est plus dur maintenant pour moi qu’avant. Je n’écris plus autant de mots par jour. Mais je travaille de 8h à midi, je déjeune je fais ce qu’il y a à faire, de temps en temps je prends un jour de repos mais pas souvent. Il ne s’agit pas seulement du temps passé devant la machine, il y a des fois où je ne dors pas parce que quelque chose ne fonctionne pas, ne va pas, et je me lève au milieu de la nuit pour y jeter un oeil. » Il explique ensuite qu’en conduisant ou en promenant les chiens, son esprit s’évade naturellement vers son travail. « Je me rappelle de la fois où j’ai vu la fin d’un livre en jetant le frisbee au chien. La fin m’est juste tombée dessus. Et c’est ce qu’il y a de mieux avec ce métier. C’est dingue qu’on nous paye pour ça ! »

Burke digresse un peu et King revient à son idée : il se demande pourquoi il est capable de faire ce qu’il fait. C’est comme être un « idiot savant ». Il raconte qu’il ne trouve rien dans le réfrigérateur, « j’ai la cécité masculine du frigo ! » et que ça rend folle sa femme. Et il ne voit pas qu’il a des vêtements sales donc elle doit lui dire de se changer. « Mais je peux écrire des histoires. J’essaye de toujours me souvenir que c’est bien d’avoir un don, mais je reste un humain, je dois faire attention et être décent. »

Retour aux questions :

  • Quand il écrit, King essaye de se concentrer sur l’histoire mais il a pris conscience que les livres existent dans un contexte politique, culturel et historique, « ils n’existent pas dans un vide complet, ils doivent exister dans ces contextes ». Il explique qu’un personnage qui a un autocollant à l’arrière de son véhicule ou une casquette pro-Trump « ce n’est pas une volonté de dire quelque chose sur le personnage, c’est un marqueur temporel ». Il explique que les références à Trump ne sont pas pour politiser ses récits ou faire passer un message, il a Twitter pour ça. Mais bien qu’il veuille rester focus sur l’histoire, le contexte politique fait quand même partie de son histoire. Il est d’ailleurs curieux de voir quelles fictions vont naître d’une année marquée par le coronavirus.
  • D’ailleurs, à propos d’inclure ou non les événements de cette année dans un roman, il répète ce qu’il expliquait avec Grisham : « J’ai terminé un roman à 99%. Mais ce livre devait se passer en 2020 et à un moment des personnages devaient partir en croisière, mais personne ne part en croisière dans l’été 2020 du monde réel. J’ai donc changé l’époque de mon livre qui se déroule en 2019. »
  • Son livre préféré de James Lee Burke est La Nuit la plus Longue qui, pour lui, mérite un Nobel de Littérature.
  • Il ne voudrait oublier aucun livre qu’il a écrit, il ne reniera aucun de ses livres, ce sont ses enfants il les aime tous. Et il y en a un qu’il aime particulièrement : Histoire de Lisey.
  • Quand il était plus jeune, King écrivait beaucoup de nouvelles parce que ça se vendait bien dans les magazines, surtout les histoires de monstres pour des magazines masculins. Il explique que quand ses enfants avaient souvent des infections aux oreilles, sa femme lui disait « pense à un monstre rapidement, Steve », sous-entendu : « écris vite une histoire et vends-la qu’on puisse payer les factures de santé ». Il estime avoir perdu un peu de son talent pour les nouvelles au fil du temps. Il aime l’exercice et continue à en écrire parfois mais de moins en moins, elles ont tendance à s’étoffer quand il en écrit. Ce qui l’aide c’est de revenir à des grand·e·s novellistes : Flannery O’Connor, Shirley Jackson, Raymond Carver…
  • Il a arrêté d’écouter de la musique en écrivant, il n’arrive plus à écrire et écouter en même temps, ça le distrait. Il en écoute parfois quand il ré-écrit. Mais en voiture ou ailleurs il écoute tout le temps de la musique, il aime le rock. Il a des guitares, il aime jouer de la folk pour se divertir même s’il considère qu’il ne joue pas bien.
  • A propos de sa famille d’auteurs et autrices :
    • Tabitha, sa femme, écrit des poèmes, des romans, est généalogiste, « elle fait plein de choses sur plein de sujets ».
    • Leur aînée, Naomi, est pasteure, elle écrit apparemment très bien et est aussi polyvalente que sa mère.
    • Leurs deux fils sont romanciers et King et Tabitha ne les ont jamais poussés volontairement dans cette voie. Il rappelle qu’il payait ses fils pour lui enregistrer des livres audio. Quand ils ont commencé à écrire ils montraient leur travail à leurs parents qui pouvaient les aider à s’améliorer. « Nous n’avons jamais pensé qu’ils en feraient une carrière, mais c’est ce qui arrive quand on a du talent. (…) Ils sont passés de personnes qui apprennent à faire quelque chose à des personnes qui savent le faire et c’était merveilleux à observer et je suis très fier. J’ai une plaque quelque part qui est une des choses dont je suis le plus fier. Owen et moi avons écrit un livre intitulé Sleeping Beauties qui a été sur la liste des best-sellers du New York Times. En même temps, mon fils Joe a publié un recueil, Strange Weather, qui était aussi sur cette liste. J’étais sur la liste des best-sellers avec chacun de mes garçons, ça a été un beau moment pour moi.
stephen king owen king
« Quand j’ai fermé la porte de ma chambre, me suis assis, ait appuyé sur le bouton d’enregistrement sur la machine à cassette, et ai commencé à narrer à haute voix, mon expérience de lecture a basculé. »
  • King aime les romans de Michael Connelly, John Sandford, James Lee Burke… Il a beaucoup aimé Bastard out of Carolina de Dorothy Allison et Blacktop Wasteland de S.A. Cosby.
  • Il n’a pas l’intention d’écrire d’histoire avec son chien Molly, « je ne pourrais pas, ce serait trop horrible ».
  • A propos de ses peurs, il n’a pas peur du noir mais s’assure toujours que ses pieds sont sous la couverture pour ne pas se les faire attraper par quelque chose sous le lit. Il a une aversion complète pour les araignées, les serpents ça va. Il a surtout peur de l’état du Monde, il a peur pour ses enfants chaque fois qu’ils sont loin même s’ils sont adultes, et il a peur pour ses petits-enfants. « J’ai peur que les choses tournent mal, dans ma vie, celle de mes enfants, ou dans mon pays. » Il explique être très inquiet pour l’avenir de son pays. D’un point de vue plus personnel il a très peur d’Alzheimer, de la démence, de la folie, de perdre les choses pour lesquelles il est doué (écrire, imaginer, créer). Il a peur de vieillir et de devenir progressivement sénile, d’entendre sa femme et ses enfants discuter du fait de lui demander d’arrêter de conduire la voiture (il a déjà arrêté la moto parce que ses réflexes ne sont plus assez bons). « Je me soucie de tout, parce que c’est comme ça quand on a beaucoup d’imagination. »
  • Son idée du bonheur absolu : pouvoir se coucher l’esprit serein.

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