Si vous avez lu plusieurs romans de Stephen King, il vous est sûrement déjà arrivé de hausser un sourcil en doutant de la bonne traduction de plusieurs passages. Le problème des traductions en français est un sujet récurrent chez les fans de Stephen King, pour diverses raisons. Voici mon tour d’horizon.

L’idée de cet article m’est venue grâce à Thanaël qui m’a envoyé sur Facebook ce tableau sur lequel il a travaillé et qui répertorie les traducteurs et traductrices de Stephen King en français, oeuvre par oeuvre.

Son message a fait écho à plusieurs conversations que nous avons déjà eu dans le podcast Le Roi Stephen. J’ai toujours entendu dire qu’il y avait des problèmes dans les versions françaises de Stephen King sans jamais mettre le doigt dessus moi-même. Mais après presque deux ans à décortiquer les œuvres du maître avec les copains et copines du Roi Stephen, plusieurs constats aberrants peuvent être faits, et certains qui mériteraient même de demander de nouvelles traductions.

Les traductions incomplètes

Première aberration : il existe en français des œuvres incomplètes de Stephen King par rapport à la version originale. Je pense en particulier au recueil Rêves et Cauchemars qui, en anglais, contient deux textes de plus que dans la version française : Head Down et Brooklyn August.

Vous avez bien lu, ces deux textes n’ont tout simplement pas été traduits pour la version francophone du recueil. Pour la simple raison qu’ils parlent de baseball, et que ce n’est visiblement un sport pas assez populaire en France aux yeux de l’éditeur…

Et ce n’est évidemment pas le seul exemple :

Les erreurs de traduction

Non contents de ne pas tout traduire, il y a parfois de grossières erreurs dans les traductions. Outre les coquilles et fautes de grammaire/d’orthographe de plus en plus nombreuses et certainement dues à une volonté de réduire les délais de parution en français, certains traducteurs se plantent complètement dans la retranscription d’éléments de l’oeuvre. Certaines erreurs qui passent sous le nez des correcteurs.

Ainsi dans Ça, au détour d’un paragraphe, le prénom Bill en anglais devient Ben en français : le traducteur a confondu deux personnages. A la lecture en vf, on sent qu’il y a un soucis, puisque Ben ne fait pas partie de la scène et n’est pas censé bégayer…

Merci à @EhnnCey sur Twitter pour cette image

Ou encore dans Le Fléau, une date change. Alors qu’en vo figure la date de “2 september”, en français c’est traduit par “2 décembre”. Parce que pourquoi pas.

Les problèmes d’interprétation

En parlant du Fléau, la relecture de cette oeuvre a mis en lumière pour moi un nouveau problème de traduction chez Stephen King : l’interprétation.

Alors que dans certaines œuvres, les insultes en vo n’ont aucune connotation, elles deviennent parfois en français homophobes, sexistes, ou autre. Indiquant sur le personnage des intentions ou des traits de caractère qui ne sont que la mauvaise interprétation de la personne qui traduit, mais qui ne sont pas un choix de l’auteur dont on lit l’oeuvre.

La pire interprétation à ce jour pour moi, c’est donc dans Le Fléau. Alors qu’en vo on ne sous-entend jamais que le personnage de Nick pourrait être noir, en vf il se fait traiter de “bamboula” lors de son agression, et on nous dit qu’il a des cheveux noirs crépus, alors que dans le texte de King ils sont décrits comme seulement ondulés et que la notion d’agression raciste n’existe pas.

C’est pour cette raison que vous vous étonnez souvent que dans le comic et dans les deux adaptations du Fléau, le personnage soit blanc : parce qu’il l’est en vo !

Certains traducteurs sont même réputés pour trop interpréter, à l’image de Nadine Gassie, ici pointée du doigt par les éditions Bélial sur la traduction très problématique de Docteur Sleep, accusée notamment de “dénaturer les registres de langage” :

“Avec Nadine Gassie, c’est tout de suite plus sexy. Surtout quand les filles de treize ans « mouillent leur culotte pour les mêmes chanteurs » au lieu de « couiner » (« All of them (…) moan over the same band. » – p. 379).”

Le manque de continuité dans le Stephen King Universe

Dernier problème et pas des moindres : les références inter-univers loupées.

Vous n’êtes pas sans ignorer que chez King, tout son univers se fait sans arrêt référence, et est notamment connecté à La Tour Sombre. Ainsi il n’est pas rare de trouver des références au cycle (qui a eu lui-même plusieurs traducteurs différents) via des noms de lieux, des personnages, ou des phrases en haut-parler. Et si la personne qui traduit cette référence ne l’a pas complètement, ou a décidé de ne pas tenir compte des traductions des autres, il peut arriver qu’une seule et même phrase en vo aie plusieurs traductions en vf. Simplement parce que King n’a pas un seul et même traducteur pour l’ensemble de son oeuvre.

Un bel exemple de “chacun n’en fait qu’à sa tête” : The Little Sisters of Eluria a été traduit deux fois en français. Une première fois pour paraître dans l’anthologie Légendes, elle prend alors le nom de Les Petites Soeurs d’Elurie : le nom de la ville est francisé ! Mais quand elle paraît dans Tout Est Fatal, elle est traduite à nouveau mais par une autre personne, et son nom devient Les Petites Soeurs d’Eluria… Sans parler du dialogue de Roland avec John : ce dernier parle un patois terrible dont la traduction n’a littéralement rien à voir d’une version à l’autre (rendez-vous dans l’épisode du Roi Stephen de mars pour en savoir plus, on y fera des comparaisons de traduction).

Un exemple qui en dit long sur les choix parfois arbitraires et subjectifs de la traduction, voire complètement erronés, à la limite de la “trahison” de l’oeuvre originelle.


Je pourrais étendre tout ça jusqu’à la traduction des films : on est d’accord que Les Évadés est la pire idée de traduction de titre pour un film ? Alors que le titre anglais veut littéralement dire “La rédemption de Shawshank” et ne dévoile ainsi rien du twist final. Ecoutez notre épisode du Roi Stephen. Même ce pauvre Danny Torrance dans Shining est appelé “Canard” en français au lieu de “Doc”, qui a été confondu avec “Duck”…

Alors quelle est la solution ? Malheureusement la plus évidente est de lire Stephen King en anglais, c’est ce que je fais maintenant même si je lis terriblement lentement et qu’il n’est pas facile à lire… Vous pouvez tenter de vous familiariser à la lecture en anglais grâce à Harrap’s qui a publié des romans de Stephen King (Misery, Dolores Claiborne, La Ligne Verte…) en vo avec des aides à la lecture et la traduction de mots-clés (voir sur Amazon ou sur la Fnac). Ou vous pouvez investir dans une liseuse électronique, Kobo, Kindle ou autre, qui permettent de traduire des mots juste en les surlignant.

Et parce que l’espoir fait vivre : peut-être qu’un jour un projet identique à celui sur les œuvres de Lovecraft verra le jour. Ou qu’Albin Michel se décidera à refaire des traductions, comme ça a été le cas pour Anatomie de l’Horreur, ou à faire un effort en prenant plus de correcteurs, ou en leur donnant plus de temps pour éviter des erreurs qui sont propres à de l’inattention, indépendamment de la difficulté de traduire du Stephen King.

Si vous trouvez d’autres exemples, envoyez-les moi, je mettrai à jour cet article !

4 Commentaires

  1. Lorsqu’on publie un article dénonçant les problèmes de traduction, il serait de bon ton de ne pas laisser un monceau de coquilles et de phrases à la syntaxe douteuse.

  2. Un monceau de coquilles : lesquelles ?
    De phrases à la syntaxe douteuse : même question.

    Et je rappelle que, à l’inverse des traductions de Stephen King, je ne suis pas payée pour écrire, je ne suis ni autrice ni traductrice ni correctrice, je suis légitime en tant que lectrice pour émettre un avis critique.

  3. C’est vrai que les traductions du maître laissent souvent à désirer.

    Je viens de commencer le fléau et ça pique.

    Il y en a quand même de très bonnes, comme celles de la tour sombre par Marie de Prémonville.

  4. Malheureusement quand on est fan de King et qu’on a aucune notion d’anglais (ou alors niveau CP), on est contraint de lire en français et du coup on est pénalisé. Mais je crois que c’est valable pour toutes les traductions. J’avais lu sur booknode que la traduction des quatre filles du docteur March avait été totalement différente de l’original. Alors pourquoi les traducteurs ne se contente pas de traduire au lieu de faire à leur sauce ?

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