À l’occasion de la sortie de Other Worlds Than These, conclusion tant attendue de la trilogie du Talisman et Territoires mais aussi de La Tour Sombre, Stephen King a fait un tour à New York pour une interview sur le plateau de The View et une conversation avec Emma Straub. De l’hommage à son ami disparu Peter Straub à l’officialisation de son prochain roman consacré à Holly Gibney, j’ai compilé et décortiqué pour vous l’ensemble de ses révélations.

Other Worlds Than These : refermer la boucle de Jack Sawyer en mémoire de Peter Straub

La parution de Other Worlds Than These marque l’aboutissement d’une aventure littéraire débutée il y a plus de quarante ans. Entamée en 1984 avec Talisman puis poursuivie en 2001 avec Territoires (Black House), cette fresque coécrite avec le Peter Straub trouve enfin son dénouement. Stephen King a tenu à préciser que ce troisième tome a été conçu pour pouvoir être lu de manière totalement autonome.

Personnellement je trouve qu’en effet, s’il peut se lire sans avoir lu le reste. Cependant, on ne profite des événements, des sous-textes et des références qu’en ayant lu Talisman, Territoires, mais surtout La Tour Sombre puisque l’histoire se déroule dans l’Entre-deux mondes.

King redétaille la trilogie coécrite avec Straub, et l’évolution de Jack Sawyer qu’il a vu grandir au fil des décennies :

  • Garçonnet de 12 ans découvrant les Territoires dans Talisman ;
  • Trente-cinqenaire retiré des forces de l’ordre dans Territoires ;
  • Homme mûr de 61 ans confronté aux répercussions de ses traversées dans Other Worlds Than These.

Face à Emma Straub (la fille de Peter) à Brooklyn, Stephen King est revenu avec émotion sur la naissance de cette conclusion. Avant sa disparition, Peter Straub lui avait envoyé un étrange livre de photographies sans texte, Redheaded Peckerwood, documentant les lieux de passage du tueur en série Charles Starkweather. Straub parlait d’« objets hantés ». Le point de départ était trouvé : mêler cette errance à la condition physique de Jack Sawyer, incapable de revenir trop longtemps du « côté américain » sous peine de tomber gravement malade.

Le déclic créatif s’est ensuite matérialisé par une image mentale précise : celle de Jack Sawyer accoudé à une balustrade en pierre rose surplombant une ville côtière baignée d’une mer limpide et de voiles colorées. Pour bâtir son intrigue, King s’est également inspiré de la tension viscérale du film culte Sorcerer (Le Convoi de la peur de William Friedkin) et de son modèle Le Salaire de la peur.

Rédiger ce texte sans son complice a pris des allures de séance de spiritisme littéraire : installé dans son bureau face aux montagnes, King confie avoir ressenti la présence presque physique de son vieil ami lui murmurant d’écrire comme lui. L’écrivain s’est alors appliqué à « contrefaire » le style inimitable de Peter Straub, sa prose élégante digne d’une Rolls-Royce, jusqu’à reprendre des tics d’écriture caractéristiques — comme le fait de ne jamais faire simplement « entrer » un personnage dans une pièce, mais de le faire s’y « précipiter ».

Des modems hurlants à La Tour Sombre : les coulisses de la trilogie

Ces échanges ont aussi été l’occasion de revenir sur les anecdotes de création des deux premiers volumes :

  • La technologie balbutiante du Talisman (1984) : Après de premiers échanges laborieux par fax (Straub a d’ailleurs dû apprendre à King ce qu’était un fax), les deux auteurs ont basculé sur le traitement de texte Wang et des connexions par modems acoustiques. King se souvient en riant de ses enfants disant à l’époque que leur père était à l’étage « en train de battre son gros Wang » (pounding his big Wang), mais surtout d’un bug récurrent qui remplaçait chaque point d’exclamation envoyé par Straub par un point d’interrogation.
  • Le virage vers La Tour Sombre pour Territoires (2001) : Inspirés par le tueur en série Albert Fish, les deux écrivains cherchaient la motivation derrière les enlèvements d’enfants. C’est lors d’une séance de travail enfumée dans le Maine que King a proposé de relier directement les Territoires à l’Entre-Deux-Mondes, imaginant que les enfants étaient envoyés vers à Algul Siento pour briser les rayons maintenant la Tour.
  • Le traumatisme du 11 septembre : La sortie américaine de Territoires était calée au lendemain des attentats du World Trade Center. Face au deuil collectif, la promotion de ce roman est devenue impossible, laissant aux deux auteurs le sentiment amer d’un livre « maudit ».

Anything for Holly : le prochain roman est officialisé

Au détour d’une réflexion sur sa mécanique créative, Stephen King a reconfirmé que son prochain livre s’intitulera Anything for Holly et sortira l’année prochaine.

Fidèle à ses habitudes, l’histoire a surgi d’un flash visuel inexplicable : celui de l’enquêtrice Holly Gibney assise sur un banc de parc, vêtue d’un tailleur d’affaires impeccable, mais portant un masque de sommeil sur les yeux. Une vision intrigante qui a immédiatement poussé l’auteur à se mettre au travail pour en comprendre la raison.

Côté audio, King a également confirmé deux informations de The View :

  • La version audio américaine de Other Worlds Than These est narrée par l’acteur et humoriste Patton Oswalt.
  • L’acteur Will Wheaton prêtera sa voix à une nouvelle édition audio de la nouvelle Le Corps (The Body), quarante ans après avoir incarné le jeune Gordie Lachance dans le film culte Stand by Me.

Souvenirs d’adaptations : de Stand by Me à la corbeille de Carrie

Interrogé sur les transpositions à l’écran de son œuvre, King est revenu sur sa première découverte de Stand by Me en projection privée aux côtés du regretté Rob Reiner. Alors qu’il redoutait une comédie de situation édulcorée, il s’est retrouvé face à un drame doux-amer bouleversant, où les enfants parlaient avec la naïveté et l’authenticité de leur âge — bravant les réticences des studios effrayés par une classification R pour un film centré sur des préadolescents.

Sur le plateau de The View, il a également rejoué la genèse mythique de Carrie : le manuscrit jeté par dépit à la poubelle, repêché par son épouse Tabitha King. Face à ses doutes de jeune auteur ignorant tout de l’intimité féminine et de la vie des vestiaires de lycéennes, c’est Tabitha qui a pris les choses en main : “Je vais t’expliquer tout ce que tu as besoin de savoir”.

Écrire contre la montre : la routine face au temps qui passe

À 79 ans, Stephen King ne cache plus le poids des années, usant d’une métaphore maritime très parlante : “La vie est comme un bateau, et les médecins sont des bernacles : plus vous en accumulez, plus votre embarcation ralentit”. Atteindre cet âge “hors garantie” (off the warranty) a été le principal moteur pour achever la saga du Talisman avant qu’il ne soit trop tard.

Sa discipline d’acier reste inchangée : trois heures d’écriture quotidiennes, sept jours sur sept. « En général, ça tourne autour de trois heures par jour ; il faut que je garde une certaine fraîcheur pour pouvoir produire du contenu de manière régulière. Et puis, vous savez… je ne suis plus aussi jeune qu’avant. Je sais que je parais jeune, mais ce n’est pas vraiment le cas. Alors, Dieu finira bien par me faire taire, mais espérons que ce ne sera pas trop tôt. »

En revanche, sa philosophie de narration demeure viscéralement instinctive. Il s’amuse d’ailleurs d’une citation de John Irving, qui affirme écrire systématiquement la dernière page d’un roman en premier : pour King, savoir exactement comment une histoire se termine retire tout intérêt à la démarche de l’écrire.

Lectures, coups de cœur et hygiène de vie

Invité à conseiller la jeune génération de romanciers, King a martelé les préceptes déjà formulés dans son essai Écriture : Mémoires d’un métier : lire énormément et écrire sans relâche, la technique ne servant à rien sans cette étincelle nourrie par la curiosité.

Lecteur vorace, il a partagé ses enthousiasmes du moment :

  • En littérature : The Tradwife de Sarah Langan, le remarquable Crone de Keith Rosson, ainsi que le dernier polar en date de Robert Goddard.
  • Sur les écrans : la série Special Ops: Lioness, ainsi que les longs-métrages Back Rooms et Obsession.

Ces immersions régulières dans les univers des autres font partie intégrante de son équilibre personnel. L’auteur a confié que depuis sa sobriété, il pratique quotidiennement des rituels de gratitude, remerciant chaque jour pour son imagination et pour ce privilège inestimable de pouvoir « vivre d’autres vies » à travers les fictions qu’il dévore ou invente.

Un regard acéré sur la politique américaine

Enfin, le passage de Stephen King sur ABC a été marqué par son commentaire sur l’actualité politique de son État natal. Très attentif aux récents scrutins de mi-mandat, il s’est réjoui de la défaite historique de la sénatrice républicaine Susan Collins face au démocrate Troy Jackson après trois décennies de mandat dans le Maine — une chute qu’il attribue en grande partie au soutien controversé de Collins à la nomination de Brett Kavanaugh à la Cour suprême. Un résultat qui tranche nettement avec le climat de la Floride, où il réside durant les mois d’hiver et qu’il décrit toujours comme un solide bastion conservateur.

Retour sur son catalogue : son livre préféré, le plus facile et le plus difficile

En marge de ses interventions en plateau et en librairie, Stephen King s’est également prêté au jeu de l’introspection littéraire auprès d’Amazon Book Review, prenant du recul sur l’ensemble de son œuvre à travers cinq étiquettes franches :

  • Le plus facile à écrire : Running Man. Rédigé en une semaine seulement en février 1973, alors qu’il était bloqué par le blizzard dans sa caravane avec Tabitha et leurs deux enfants durant des vacances scolaires. Le manuscrit dormira ensuite près de dix ans dans un tiroir avant de paraître sous le nom de Richard Bachman.
  • Le plus difficile : Rose Madder. Reprenant les mots d’Alfred Bester, King rappelle que c’est l’histoire qui doit commander. Or, pour lui, ce roman « n’a jamais vraiment décollé », lui laissant la sensation pénible d’avoir dû forcer l’écriture tout au long du récit.
  • Son livre préféré : 22/11/63. S’il cite Sa Majesté des mouches (William Golding) et Ils étaient dix (Agatha Christie) parmi les textes d’autres auteurs qui l’ont marqué à vie, c’est son voyage temporel sur les traces de Lee Harvey Oswald qui reste son favori personnel. Une première ébauche intitulée Split Track avait vu le jour en 1973, mais King s’était vite arrêté : dix ans après l’attentat de Dallas, la blessure collective était bien trop vive. Attendre 2011 lui a semblé indispensable pour aborder le drame avec le recul nécessaire.
  • Le plus sous-estimé : Roadmaster. Une pépite souvent oubliée des fans, pour laquelle l’écrivain s’était pourtant énormément investi sur le terrain, arpentant l’ouest de la Pennsylvanie et visitant plusieurs casernes de la police d’État pour capter avec exactitude leur quotidien et leur jargon.

Merci d’avoir pris le temps de lire cet article ! Si vous aimez ce contenu, mon travail de traduction, et les contenus de Stephen King France en général, soutenez l’association sur Tipeee et recevez la newsletter mensuelle et des goodies officiels en échange :

Soutenez Stephen King France sur Tipeee

Les vidéos de Stephen King

Enfin, si vous souhaitez visionner les deux récentes interventions de Stephen King que je vous ai résumées ici, voici les vidéos ! Je vous conseille vraiment celle de son échange avec Emma Straub, mon article est loin de retranscrire la chaleur et l’humour dont King sait faire preuve dans ce type d’exercice.

LAISSER UN COMMENTAIRE

Merci d'écrire un commentaire !
Merci d'entrer votre nom